Marc Held

Posted: December 7th, 2013 | Author: | Filed under: interviews | Tags: , , , , , | No Comments »
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L’Echoppe, Paris

 

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L’Echoppe, Paris

Aujourd’hui vous vivez en Grèce, sur une île. A quoi ressemble une journée type ?

Je vis sur une île peu touristique, ma maison est isolée, au-dessus de l’eau. Je me lève de bonne heure et je me mets à ma table à dessin dès le matin surtout lorsque j’ai un projet en cours. En général, je travaille sur un seul projet à la fois. Comme je fais de l’architecture purement artisanale, faire appel aux ressources locales me tient très à coeur. Je me rends souvent sur les chantiers, cela me permet d’échanger avec les artisans, voir l’avancée du projet. Je déjeune à l’heure grecque, c’est à dire vers 14 heures, puis je fais une sieste. En général, j’ai beaucoup d’énergie au réveil et je repars sur mes chantiers. Le soir, je me détends en écoutant de la musique, en lisant ou parfois en regardant les programmes français à la télévision.

A quel moment vous êtes-vous installé en Grèce ?

En 1989, c’était presque sur un coup de tête.

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Villa Myrto, Grèce

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Villa Myrto, Grèce

C’est une maison que vous avez vous-même conçu ?

Dans un premier temps ma femme et moi avions acheté la ruine d’une petite maison paysanne qui dominait la mer. Je l’avais restaurée à l’ancienne avec des matériaux traditionnels et le savoir-faire local. On y a vécu sept ans, sans téléphone, loin de tout. Ensuite, j’ai construit une maison de mes propres mains.

Dans la galerie où nous nous trouvons sont exposées un grand nombre de photos en noir et blanc que vous avez prises dans les années 1950-60. Cet aspect de votre production est moins connu du grand public, on y trouve principalement des scènes de vie quotidienne, avec beaucoup de portraits.

Cette production de photos suit le courant de cette époque-là, un courant humaniste. Il y avait ces grandes illusions quant à notamment, la capacité de la politique à changer le monde, le fait d’être plus humain, plus fraternel etc. Nous sortions de cette guerre, que j’ai vécu enfant, et nous étions en faveur de ces valeurs. Nous pensions que nous allions changer le monde grâce à la politique. Et puis cette période précédait un développement économique sans précédent, qu’on a nommé Les Trente Glorieuses.
J’avais de l’empathie pour les gens qui m’entouraient, nous étions pauvres mais plein d’espoir. J’ai également pris en photo la vie politique de l’époque : 1958, la menace de la prise de pouvoir par les parachutistes, les manifestations…

Ces photos n’ont été montrées que récemment…

Je n’avais pas l’ambition de devenir photographe, mais je m’intéressais à la composition – un point commun avec mon travail d’architecte ou de designer. Ces photos sont restées classées, et elles sont ressorties il y a quelques années de mes archives.

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Fauteuil Culbuto (1965-1967)

Pensez-vous qu’il y a des expériences de votre enfance qui auraient pu vous prédisposer à devenir un designer ?

Non, en tout cas, pas dans mon enfance. Pour échapper aux Nazis et aux collaborateurs, ma mère et moi nous étions cachés dans une ferme du Limousin pendant la guerre. Cette famille d’accueil est d’ailleurs devenue notre famille par la suite. J’y ai découvert l’amour de la ruralité, un intérêt pour le paysage si vous préférez. Mon père est rentré dans le maquis et il m’a fait rentrer avec lui comme agent de liaison à onze ans, sans doute parce que j’étais intenable. De temps en temps, on me faisait monter sur le camion et tirer dans les champs à la mitraillette. Pour résumer, j’ai eu une enfance qui a fait de moi un insoumis et accepter la discipline scolaire a été un gros problème pour moi.
Après le lycée, j’ai eu envie de faire du théâtre – j’adorais aller voir Gérard Philippe sur scène – mais j’étais assez timide et je me suis dégonflé.

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Fauteuil Culbuto (1965-1967)

Comment êtes-vous devenu designer ?

C’est par l’intermédiaire de mon beau-père, un bourgeois communiste, cultivé, engagé politiquement lui aussi. Lors d’un voyage collectif, j’ai découvert la chapelle de Ronchamp du Corbusier et la Rotonda de Palladio, deux oeuvres initiatiques pour moi. J’étais prof de gym à l’époque mais je ne n’avais plus de doute sur ce que je voulais faire. Le terme de design n’existait pas à ce moment là. J’ai commencé à faire des meubles, en hommage au Bauhaus notamment. Entre temps, j’avais intégré une société de vente par correspondance, j’y avais un très bon poste. J’ai acheté un grand appartement que je décore avec mes meubles. Je fais venir un photographe professionnel pour documenter le tout. Les clichés sont publiés dans la revue Maison Française et tout s’emballe. On me contacte pour des petits chantiers d’architecture intérieure. J’apprends sur le tas mais je ne me sens pas prêt pour faire de l’architecture.

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Etagères en contreplaqué moulé (1966)

Comment est né L’Echoppe ?

C’est mon ami le peintre Robert Wogensky qui m’a conseillé d’ouvrir un showroom pour montrer des créations internationales et les miennes. J’ai vendu mon appartement pour m’installer avec ma femme Marianne dans un immeuble HLM et je prends un magasin situé rue de Seine. C’est le milieu des années 60, je fais venir des meubles de Scandinavie, d’Allemagne, d’Italie etc. J’avais du mal à rentrer dans mes frais, pour être tout à fait honnête. Et puis, le bouche à oreille fonctionne et le succès arrive. Les gens faisaient la queue, déposaient leurs listes de mariage…

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L’Echoppe, Paris

Cette expérience a-t-elle facilité le passage à l’architecture ?

Oui d’une certaine manière puisque j’ai été approché par le promoteur d’Avoriaz, un jeune type ambitieux après la publication d’un article dans le Nouvel Observateur où j’étais considéré comme “un pionnier du beau”. Il m’a proposé de rejoindre l’équipe des architectes de la station de ski. J’y ai travaillé pendant trois ans, dessinant des meubles, participant à l’architecture. J’ai pris conscience de mes lacunes, ce qui était une bonne chose. Et j’ai eu envie de me lancer en architecture, tout en continuant à concevoir des meubles.

Quels sont les liens entre design et architecture d’après vous ?

Ces métiers sont extrêmement proches. La démarche est assez similaire, même si l’architecture est plus complexe de par ses volumes plus importants que ceux d’un objet. Pour les percevoir, l’observateur, selon l’endroit où il se trouve, et l’orientation à partir de laquelle il regarde l’objet, a une perception différente. Pour le cerveau, c’est infiniment plus complexe à mémoriser. S’ajoute à cela le fait que le cerveau fait ensuite une synthèse entre ce qu’il a perçu de l’extérieur et les volumes intérieurs. Il y a également la relation du bâtiment avec l’extérieur, le graphisme (les lignes du bâtiment) et enfin le toucher (les matériaux).
Etre architecte, c’est un peu être comme un samouraï : il faut toujours essayer de faire mieux.

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Bureau en fibre de verre (1965-1968)

Parlez-moi du projet pour IBM.

Je venais de terminer la réalisation d’un centre commercial à Clermont-Ferrand et j’ai reçu ce coup de fil de leur part. Ils veulent me rencontrer et je dois leur présenter un dossier.
A cette époque, IBM dans le monde entier avait une politique immobilière qui consistait à être propriétaire de ses lieux.
On me fait venir à Montpellier pour me montrer un site industriel avec des usines. Leur idée était d’y implanter un centre social pour les employés, avec un restaurant d’entreprise etc. Ce projet était très passionnant et j’ai bien sûr accepté. La philosophie de cette compagnie, c’est l’austérité, la réserve; des caractéristiques que j’apprécie aussi. J’ai proposé un projet très high-tech, qui utilisait des ressources et des matériaux locaux, pour le même budget et dans le même délai. Tout autour, j’ai réintroduit la végétation locale, en faisant planter des pins, des oliviers. J’ai passé presque un an sur place.
Je l’ai su par la suite, mais chaque projet était noté et si tout se passait bien, les projets devenaient de plus en plus ambitieux. Ce qui a été mon cas puisque j’ai eu la chance d’être l’architecte d’IBM en France.
Je suis retourné récemment sur le site et la végétation a poussé, le béton a blanchi mais il a bien vieilli. Le bâtiment est parfaitement bien intégré au paysage.

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“La Lande”, pour la compagnie IBM, Montpellier (1984-1985)

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“Le B5”, pour la compagnie IBM, Montpellier (1984-1985)

Je crois que l’architecture s’inscrit dans la durée. C’est aussi le temps qui détermine si un projet est réussi ou pas.

Oui tout à fait. Et lorsque je travaille sur un projet d’architecture, j’ai ça en tête.
“Comment sera mon bâtiment dans dix, trente ans, cent ans ?”

Toutes les images : Courtesy de Marc Held

http://marcheldarchitect.com/

Merci à Emma Lindgren et à l’équipe du Brio sans qui cette rencontre n’aurait pas pu se produire.
http://lebrio.webnode.fr/

b_wLit en plastique (1966)