Oh Shit !

Posted: December 5th, 2008 | Author: | Filed under: art sur canapé: exhibition reviews | Tags: , | No Comments »

“Mon travail est motivé par la curiosité et par le désir de produire des images ayant un impact.”

portrait

Andres Serrano par Alexander Scott, 2006

On ne présente plus Andres Serrano, photographe américain né en 1950 à New York. D’origine hondurienne et afro-cubaine, il a reçu une éducation catholique assez stricte. Il fréquente l’école d‘art rattachée au Brooklyn Museum de 1967 à 1969. Il dit être inspiré par Luis Buñuel, Federico Fellini, Pedro Almodovar ou Marcel Duchamp. Le sexe, la religion et l’identité sociale sont des thèmes récurrents dans son travail. L’exposition de la série Shit à la galerie Yvon Lambert est une excellente occasion d’évoquer cet artiste qui fascine autant qu’il dérange. À ce jour, il existe de nombreuses publications sur son travail : quelques ouvrages lui sont consacrés, la liste des articles s’agrandit régulièrement et les essais critiques sont abondants.

Mort
La série The Morgue, réalisée en 1991, est constituée de photographies couleur de grand format (1,52 x 1,25 m). Comme son nom l’indique, elle montre certains détails de corps et de cadavres.
Les visages en gros plan laissent apparaître quelques tuméfactions. Serrano réalise des portraits de défunts dans une palette de tons froids, éclairés par une lumière blanche qui donne à voir le moindre détail.

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The Morgue (Fatal Meningitis II), 1991, Courtesy de la Galerie Yvon Lambert

Cette fascination pour la représentation de la mort était présente dans le Romantisme au XIXe siècle, et notamment chez Géricault. Évoquons aussi les portraits mortuaires de cette époque qui consistaient à prendre les défunts vêtus de leurs plus beaux atours sur leur lit de mort juste avant l’inhumation. Serrano a pu s’introduire dans une morgue et y travailler. Il a essayé de respecter l’intégrité des modèles tout en s’assurant que leur identité demeurerait secrète. C’est pourquoi les photographies ont toutes des cadrages très serrés, il n’y a aucune vue d’ensemble. Le mystère de leur mort reste donc intact. L’auteur s’en explique : “Les cadavres photographiés ne représentent pas la mort mais bien au contraire. Ils sont très présents, presque vivants. (…) La chair se ressent. D’ailleurs, dans la plupart des photographies, la couleur spécifique de la mort n’est pas encore visible. J’ai cherché avant tout à trouver la vie dans la mort.” Il décide de montrer la mort au plus près, prenant ainsi le contre-pied de la pensée occidentale, pour qui la mort est devenue sujet tabou. On pourrait dire qu’il montre ce que l’on ne saurait voir, ce que l’on considère comme abject, poussé à son paroxysme. On peut parler de photographie plasticienne car Serrano tente de rendre esthétique un sujet qui ne l’est – à priori – pas du tout, en ayant recours au clair-obscur. Il travaille avec cette matière : les corps des défunts, qu’il parvient à sculpter grâce aux jeux de lumière.

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The Morgue (Heart Failure I), 1991, Courtesy de la Galerie Yvon Lambert

Beaucoup d’individus ressentent un malaise face à ces images, se sentent voyeurs et en même temps fascinés. En effet, la mort est un sujet universel qui nous concerne car c’est la fin inéluctable, celle qui nous attend tous.

Religion
En 1987, Andres Serrano plonge un petit crucifix en plastique dans un verre rempli d’urine et prend des clichés. Piss Christ fait couler beaucoup d’encre.  Car s’il est vrai que certaines cultures considèrent que l’urine renferme des propriétés bienfaitrices (beaucoup de yogis en Inde la consomment quotidiennement), elle suscite davantage le dégoût chez les Occidentaux. L’œuvre témoigne surtout de l’intérêt de Serrano pour les fluides corporels : il utilise souvent le sang, l’urine, le lait, le sperme.

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Piss Christ (immersions), 1987, Courtesy de la Galerie Yvon Lambert

La relation entre le trivial et le sacré est ici explorée, pourtant, Serrano se défend d’avoir voulu créer une œuvre portant atteinte à Dieu (il se dit d’ailleurs croyant mais non pratiquant). “La photo et son titre sont provocants d’une manière ambiguë, mais certainement pas blasphématoires. Depuis des années, je me suis régulièrement intéressé à la religion dans mon travail. Cette œuvre dans laquelle mon éducation catholique transparaît, m’a permis de redéfinir et de personnaliser mon rapport à Dieu. Je mets en parallèle le fait d’utiliser des fluides corporels comme le sang ou l’urine -dans ce cas précis- avec l’obsession du catholicisme pour le corps et le sang du Christ. Dans mon travail, j’explore les symboles forts du Christianisme.” Wendy Beckett, nonne catholique et critique d’art, a déclaré dans une interview que Piss Christ ne lui paraissait pas sacrilège, mais qu’il s’agissait d’une représentation de “ce que nous avions fait au Christ” et du regard porté par la société contemporaine sur les valeurs véhiculées par le Christ. Cette image pose des questions d’ordre théologique, en particulier sur le rapport du Christianisme avec cette logique du sacrifice. Piss Christ semble subvertir la mort sacrificielle du Christ et donc remettre en question le geste même. Les défenseurs de l’œuvre controversée arguent pour leur part qu’elle témoigne de la liberté artistique et encore plus de la liberté de parole, des notions qui sont largement soutenues aux USA.

Controverse
Andres Serrano serait-il facétieux ?
Une chose est sûre, il apprivoise ses sujets, au sens où les thèmes abordés sont délicats ou marginaux, provoquant bien souvent des levées de boucliers de la part de l’Amérique puritaine.

Piss Christ, montrée en 1989, a causé un scandale. Ses détracteurs : Al D’Amato et Jesse Helms, tous deux sénateurs républicains du Congrès américain, se disent choqués que l’artiste ait reçu 15 0000 Dollars de la Fondation nationale des Arts pour cette œuvre jugée vulgaire. Ainsi, la bourse perçue par Serrano aurait violé la séparation entre État et Église, telle qu’elle existe dans le 1er amendement de la Constitution des États-Unis. Ceux pour qui Piss Christ apparaît comme blasphématoire considèrent que Serrano a profané un objet sacré, qui doit demeurer respecté et protégé. En l’occurrence, Serrano a pissé sur Dieu. Pour avoir fait cela, il est vilipendé avec violence. L’artiste s’est toujours défendu d’avoir voulu créer une œuvre impie, bien que le titre même soit délibérément provocateur. En 2007, plusieurs de ses œuvres exposées dans une galerie d’art suédoise sont vandalisées par un groupe vraisemblablement proche des mouvements néo-nazis.* Après avoir saccagé à la hache la moitié des photographies, soit  pour près de 200 000 Dollars, ils laisseront des tracts portant l’inscription suivante: “Contre la décadence et pour une culture plus saine.”

“Il n’y a pas d’image interdite. On ne peut que s’interdire de voir. (…) Il n’y a pas d’image interdite parce que le photographe nous pousse à regarder un morceau de réalité en face. Toute image est confrontation. Toute tentative de censure est lâcheté. Certaines confrontations sont majeures. Les photographies d’Andres Serrano sont de celles-là.” Louise Charbonnier, Mortel, souviens-toi de ce que tu as vu, mars 2007

*The History of Sex, Kulturen Gallery, Lund, Suède, 2007

Fèces

La dernière série de photographies d’Andres Serrano, intitulée Shit, est présentée simultanément dans les galeries Yvon Lambert de Paris et New York. Dans l’antenne parisienne sont présentées 66 images de grand format d’excréments appartenant à différentes espèces, parmi lesquelles la tortue, le taureau, le cochon et l’homme. Les sujets sont traités comme des sculptures, qui se détachent sur un fond aux couleurs vives, récurrent dans le travail de l’artiste. Les titres des œuvres témoignent d’un sens de l’humour certain : Bull Shit, Bad Shit, etc. Le tout est présenté à la manière d’une enquête, permettant au spectateur de contempler à loisir toutes les formes étranges produites par le corps, mais sans avoir à en subir les désagréments car la photo n’a pas d’odeur… Cette fois-ci, le photographe a choisi de travailler sur ce que l’on nomme communément les restes, en d’autres termes sur la merde, sujet ô combien provocant, auparavant exploité dans l’art contemporain à plusieurs reprises. Citons Piero Manzoni et ses boîtes remplies de Merda d’artista. En 1961, Manzoni remplit 90 boîtes de conserve de 30 grammes chacune de ses propres excréments. Elles seront vendues par la suite au prix de 30 grammes d’or selon la valeur de son cours. À noter que ces boîtes se négocient de nos jours à un prix très élevé, environ 30 000 Euros chacune.

En 1977, c’est Andy Warhol qui s’adonne à ce type de pratique avec les Oxidation Paintings. Warhol et son assistant urinent sur des toiles recouvertes de pigments métalliques, provoquant ainsi une oxydation qui colore l’ensemble.
Plus récemment, Wim Delvoye a mis au point Cloaca, une machine créée en 2000 qui représente un tube digestif humain dans lequel sont introduits des aliments en vue de produire des excréments.
Voir http://www.cloaca.be/

Bibliographie sélective
Daniel Arasse, The Morgue, éd. La tête d’obsidienne, 1993
Andres Serrano, Shit – An Investigation, Les Presses du Réel, 2008 (catalogue publié à l’occasion des expositions éponymes présentées simultanément aux galeries Yvon Lambert de New York et de Paris)

Les œuvres d’Andres Serrano sont présentes dans de nombreuses collections de par le monde (liste non-exhaustive) :

CAPC musée d’art contemporain, Bordeaux
Museo Reina Sofia, Madrid
Centro Cultural Arte Contemporaneo, Mexico City
Whitney Museum of American Art, New York
Israel Museum, Jérusalem

http://www.andresserrano.org/
http://www.yvon-lambert.com/



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