Stéphane Dupuis

Posted: April 16th, 2021 | Author: | Filed under: interviews | Tags: , | No Comments »

Vous dessinez au stylo bille, dont l’utilisation la plus courante est l’écriture. Le dessin au stylo bille ne laisse aucun repentir possible. Qu’est-ce-qui vous a séduit dans ce médium ?
J’aime bien l’idée de détourner un objet universel pour en faire autre chose. Le stylo est initialement conçu pour l’écriture, pour réaliser un trait si vous préférez. Ce qui me plait, c’est d’utiliser le trait pour créer des volumes. C’est en accumulant et en superposant les traits, courbes ou droits, que j’obtiens une densité avec des volumes et de la profondeur.
Vous évoquiez la notion de repentir et je me souviens d’un exercice durant mes cours aux Beaux-Arts, lors des sessions de dessin de modèles vivants : le professeur estimait que nous corrigions trop nos dessins, en gommant énormément et par conséquent nous revenions sans cesse en arrière. A un moment donné, il nous a distribué des stylos et a demandé à ce que nous dessinions sans possibilité de corriger. J’ai trouvé cette démarche intéressante car elle questionne notre rapport à la peur, notamment la peur de se tromper, la peur de décevoir…
Et puis le stylo est facile à transporter, il est utilisable sur n’importe quel support et dans pratiquement toutes les conditions, y compris dans les transports. Dès que je voyage ou que je pars en vacances, j’emporte mon carnet de croquis. Par contre, j’ai systématiquement sur moi mon appareil photo, qui est l’outil primordial dans mon travail. Je l’utilise presque comme une extension de ce que je vois.


Cette technique a la particularité d’impliquer un temps de réalisation assez long. Est-ce important ce rapport au temps ?
Je dirais que c’est à l’image des cours de dessin avec les modèles vivants : le résultat est différent en fonction de la rapidité d’exécution. Il arrive qu’un temps de réalisation assez court, limité dans le temps, donne un résultat pertinent, quoique non abouti. Et il arrive que la réalisation soit plus longue, ce qui permet d’être plus précis et potentiellement d’éviter de se tromper. Il n’y a pas une façon de faire qui soit meilleure que l’autre. Moi qui suis très minutieux, je me force parfois à aller plus vite parce qu’un trait plus nerveux est tout aussi intéressant qu’un trait soigné.
Le stylo bille a la particularité, par rapport à la peinture ou au crayon, d’apporter du bleu. Techniquement parlant, je ne fais que foncer la feuille blanche. En dessinant mes traits, je vais de plus en plus dans le bleu profond et je ne peux pas éclaircir. Cela implique d’avancer assez doucement pour éviter d’aller trop loin en fonçant trop, surtout pour les portraits. Et bien sûr, il faut s’avoir s’arrêter au bon moment.


Vous faîtes le choix d’utiliser un stylo bille bleu, au lieu du noir.
Effectivement, le stylo noir ne m’a jamais intéressé car on a l’impression d’être face à un dessin réalisé au crayon graphite, en particulier lorsqu’on regarde de loin. On a donc un doute sur la technique employée, cela met de la confusion. Au contraire, le bleu est immédiatement identifiable. Mais on n’a pas l’habitude de le voir en aplat et c’est ce qui m’intéresse. Le stylo bleu engendre des reflets parfois violets, qui sont aussi très intéressants à mes yeux.


Le dessin au stylo donne ce rendu presque photoréaliste. Justement, quel rôle joue la photographie dans votre travail ?
Le travail commence par la photographie. J’aime beaucoup observer ce qu’il se passe autour de moi et je fais de la photo depuis longtemps. La photographie permet de capturer l’instant, d’arrêter le temps en quelque sorte. Ensuite je traduis la photo en dessin, tout en ne cherchant pas forcément à obtenir un rendu réaliste, c’est important de le préciser. C’est l’aspect technique qui me semble le plus intéressant, avec une double lecture : de loin et de près où l’on perçoit l’accumulation des traits qui donnent le volume. Je transforme la matière puisqu’à partir de l’encre du stylo, je peux donner un rendu qui ressemble à du cuir comme le sac à dos de la belle de la Fontaine de Trevi par exemple. Les cheveux d’ailleurs, se prêtent très bien à être retranscrits au stylo car ce sont des traits en accumulation.
Je réalise des séries sur les poses urbaines, où mes sujets sont représentés en train de pianoter sur leur téléphone portable ou en train de faire un selfie. Ce sont des attitudes qui n’existaient pas encore il y a une dizaine d’années et je les documente en isolant le sujet du fond.


Depuis combien de temps dessinez-vous ?
Je dessine depuis tout petit. C’est ma mère qui m’a appris les bases du dessin. Elle avait un CAP de couture et dessinait les mannequins. Pendant mes années lycée, je dessinais au crayon sur des pochettes cartonnées mes pop stars préférées comme David Bowie ou Sting d’après photo. J’aimais bien l’idée d’exemplaire unique. Mais très vite, j’ai réalisé que je souhaitais faire moi-même les photos des sujets que j’allais dessiner, pour maîtriser tout de A à Z. Ainsi, je peux choisir la lumière, le personnage et la pose.


Votre activité artistique inclut également des commandes de portraits.
Oui, la plupart du temps ce sont des gens qui souhaitent réaliser des portraits de leurs proches : enfants, épouse… En général, les clients apportent une photo qu’ils ont choisie. Mais je préfère prendre en photo moi-même parce que c’est une étape qui me semble très importante pour parvenir à caractériser la personne. Avec les commandes, il y a un stress supplémentaire : il faut que le portrait soit ressemblant !


Vous êtes également ingénieur pour Airbus Helicopters.
Comme je vous le disais, je dessine depuis tout petit. Ayant en tête que c’était une véritable passion chez moi, un professeur m’avait conseillé de m’orienter vers le dessin industriel, après avoir passé un Bac scientifique et technique. J’ai obtenu un Diplôme de technicien supérieur en génie mécanique, puis d’ingénieur. Dans le monde industriel, les échéances sont parfois très longues car les projets s’étalent sur plusieurs années. Alors que dans ma pratique du dessin, je peux gérer moi-même mon temps et il y a cette immédiateté qui me plait beaucoup. Entre mon métier et mon activité d’artiste, j’ai trouvé un équilibre qui me convient.


Depuis quelques années, vous êtes installé à l’Atelier Suspendu, au coeur de Marseille.
C’est une chance incroyable. J’ai rencontré Mme S. aux cours de dessin organisés par la Ville de Marseille. Nous avons commencé à discuter de nos techniques respectives et l’échange a immédiatement été constructif. Par la suite, nous avons évoqué l’idée de nous associer pour trouver un atelier à partager. La dimension humaine est très importante entre nous. C’est enrichissant de travailler avec d’autres artistes : les critiques sont toujours constructives. L’Atelier Suspendu est un atelier galerie, à la fois lieu de travail et lieu d’exposition et de vente. Cet espace nous procure une grande liberté. Et puis bien sûr, il y a des rencontres avec le public qui sont très enrichissantes.

Stéphane Dupuis est né en 1970.
Il vit et travaille à Marseille.


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