Hans-Walter Müller

Posted: April 4th, 2015 | Author: | Filed under: interviews | Tags: , , | No Comments »
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UN ARTISTE ARCHITECTE
L’art et l’architecture

vassiviereIle de Vassivière

Quel parcours avez-vous suivi ?

Je suis le fils d’un architecte et donc profondément lié à l’architecture qui est ma première préoccupation. J’ai fait des études d’architecture. L’art intervient automatiquement dans l’architecture si on la considère comme elle doit l’être. Si on fait de l’architecture pour les gens, ce n’est pas seulement un abri ou quelque chose dans lequel il y a toutes les fonctions nécessaires, il faut également y apporter un plus, ayant à voir avec l’art de préférence, tout en maîtrisant l’espace, c’est-à-dire en prenant en compte les proportions. S’intéresser aux proportions est passionnant lorsqu’on est architecte car il y a là l’essentiel de l’architecture. Tout autre chose n’est qu’apparence, comme une façade par exemple. Il faut pénétrer dans l’architecture pour la vivre, il ne faut pas faire du tape à l’œil, ou alors juste un peu…

L’architecture gonflable

L’architecture gonflable est au cœur de votre travail. Les gonflables sont des structures en plastique mises en tension par de l’air sous-pression. Elles peuvent se gonfler et se dégonfler et sont donc, par définition dynamiques. Comment s’articule la filiation entre l’art cinétique et les gonflables ?

C’est l’art cinétique qui m’a conduit à faire des gonflables. Et effectivement, j’ai immédiatement compris que les gonflables étaient la continuité de l’art cinétique appliqué à l’architecture. C’est-à-dire que d’un seul coup, ce n’est plus un élément ou le spectateur qui est en mouvement, c’est l’architecture elle-même, qui peut apparaître et disparaître. L’apparition et la disparition, le volume extrêmement réduit d’une maison de 2000 m2 qui peut devenir 1m3 de matière proprement dite –en ce qui concerne la bâche-  tout ça m’a plu. C’était un peu comme au pays des merveilles, tant cela me paraissait impossible au départ. Et aujourd’hui, beaucoup d’architectes célèbres aimeraient bien enlever la pesanteur. Ils font des essais en mettant des poteaux au travers, mais il faut toujours quelque chose pour donner l’illusion que la matière n’existe pas. Alors qu’avec les structures gonflables, la matière est extrêmement réduite et il n’y a quasiment pas d’épaisseur. Car l’épaisseur pose des problèmes dans l’architecture dite traditionnelle, car en effet toutes les maisons ont une épaisseur. Avec les gonflables, cette épaisseur est réduite à 1mm. Cela comporte beaucoup d’avantages car on ne sait jamais où placer les trames dans la construction d’une architecture traditionnelle. Il n’y a que la peau dans les gonflables, et une sorte de vêtement. Dans ce sens, je travaille comme un couturier : je fais de la haute-couture en architecture. Et la démarche est quasiment la même, je fais des découpes et des gabarits avec des ciseaux. C’est ensuite assemblé, par la couture ou par la soudure à haute fréquence. Le résultat est meilleur en utilisant la seconde technique. Ce qui m’a frappé avec ce nouveau type de construction, ce sont les nouvelles lois qu’il engendre : la mécanique des fluides, qui n’a plus rien à voir avec la pesanteur. C’est une façon différente de construire, car ce n’est plus pierre sur pierre suivant le principe de l’accumulation.

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Une architecture de la mobilité

Comme vous venez de le dire, les gonflables ont instauré une nouvelle façon de construire, incluant le principe de mobilité. Semblables à une deuxième peau, ces structures légères évoquent le corps en mouvement, le nomadisme. Quelle est selon vous la manière idéale pour l’homme d’habiter son environnement ?

Si je dis aux gens que j’habite dans une bulle, ils pensent à une bulle telle qu’on en voit dans les bandes-dessinées, avec une autre bulle pour s’assoir etc. Mais si vous venez chez moi, vous verrez que ce n’est pas le cas. Une partie de ma maison est en gonflable et j’ai creusé dans le sol, en aménageant des ouvertures aux deux extrémités. Je tire parti de la terre pour ses qualités d’isolation. Je pense que nous avons tout intérêt à utiliser la terre pour construire, au lieu d’édifier des tours se développant en hauteur. Cela permettrait d’éviter – entres autres – que certains architectes fassent juste des jolies façades, en oubliant l’intérieur. J’ai toujours rêvé de faire un concours d’architectes qui aurait lieu dans le sol.

Etes-vous d’accord avec le fait que l’architecture gonflable induise le principe de mobilité ?

Effectivement, un gonflable est beaucoup plus mobile qu’une architecture traditionnelle, mais un gonflable peut aussi rester pérenne. Par exemple, je vis depuis quarante ans dans un gonflable qui est resté au même endroit, même si j’aurais pu le déplacer. Mais c’est vrai que les gonflables se sont surtout multipliés avec les théâtres ou les expositions itinérantes. Ils constituent ma clientèle principale. Il y a plusieurs raisons à cela : le montage se fait au sol, on étale la bâche, on met de l’air, puis ça prend la forme. Et l’ensemble est plutôt léger.

L’héritage des utopies

La période couvrant la fin des années 60 et le début des années 70 se caractérise notamment par les utopies, qu’elles soient politiques, sociales ou culturelles. Vous semblez pratiquer, encore à ce jour, une architecture engagée, semblant relever de ces principes utopistes.

J’ai été influencé par Mai 68, c’est incontestable. Je me considère presque comme un rescapé de cette période car je continue à faire ce que je faisais déjà, alors que d’autres ont arrêté et ont juste cherché à améliorer leur vie de la façon la plus pratique. De mon côté, je considère que je n’ai jamais travaillé, tant ma passion est grande. Et je n’ai jamais travaillé pour l’argent, tout ce que j’ai gagné, je l’ai réinvesti pour mes projets. Les années 60 m’ont naturellement influencé, notamment l’art cinétique puis les gonflables mais je crois que les gonflables ne sont pas encore tout à fait reconnus. Il faut encore un peu de temps. Les gonflables sont assez méconnus en fin de compte.

Pensez-vous que c’est du au fait que la plupart des gens considèrent l’architecture gonflable comme étant éphémère ?

Oui, certainement. Les gens ne connaissent pas le principe de la mécanique des fluides. Aujourd’hui, la plupart des constructions comportent une peau à l’intérieur, on y met de la pression – à la manière d’un gonflable – et s’il n’y a pas de perte d’air, la maison est agrée comme étant d’avant-garde et consommant peu d’énergie. La ventilation est mécanique et les gens qui y vivent n’ont plus le droit d’ouvrir les fenêtres. C’est catastrophique. Il faut savoir qu’un gonflable est très étanche, et qu’on ne peut pas ouvrir les fenêtres – on me le reproche d’ailleurs assez souvent. Il y a  un important changement d’air dans un gonflable et l’air y est toujours frais. Je compare souvent le gonflable à une rivière avec des truites, qui doit être riche en oxygène, afin que les truites puissent être en bonne santé.

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Vous avez précédemment mentionné la notion d’énergie en ce qu’elle est indissociable des gonflables. Qu’entendez-vous par là ?

Je dirais que l’énergie, c’est la vie avant tout. S’il n’y a pas d’énergie, il n’y a pas de vie. C’est pour cette raison que nous mangeons tous les jours : pour trouver de l’énergie. Le cœur est une pompe qui ne s’arrête jamais, et notre corps fonctionne avec des fluides. Je trouve cet exemple intéressant, parce que c’est quasiment la même chose avec les gonflables, qui sont régis par mécanique des fluides, avec son fonctionnement par tension et pression. Toute la nature est conçue avec des fluides si on réfléchit bien. Mais je me dois de préciser que si je parle en faveur des gonflables, je ne suis pas du tout opposé à l’architecture « en dur », celle qui utilise des pierres, comme les cathédrales ou les réalisations de Le Corbusier. Au contraire, je pense que les deux peuvent se compléter et se combiner. Pour revenir à la question sur l’énergie, je disais que c’est l’énergie que nous absorbons qui fait marcher notre cœur, qui doit battre en permanence. Et bien, c’est la même chose avec les gonflables. Il y a une source d’énergie : un ventilateur, qui doit tourner en permanence. On doit faire la différence entre un gonflable à simple paroi et un gonflable à double paroi. Pour ma part, je construis essentiellement des gonflables à paroi simple. C’est la surpression produite à l’intérieur du gonflable qui le tient dans sa forme. Dans le cas des gonflables à double paroi, il y a des sortes de boudins gonflés entre les parois pour tenir l’ensemble. Si l’on produit une pression avec un ventilateur à l’intérieur d’un gonflable, elle sera la même partout. C’est un phénomène intéressant de la mécanique des fluides. Par contre, la tension dans la toile est produite par la pression et la tension dépend du rayon de la courbure. Plus le rayon est grand, plus la tension est grande, avec la même pression cela dit. Et d’ailleurs, il y a parfois des paradoxes : c’est presque plus compliqué de gonfler un petit qu’un grand gonflable. Car on met davantage de pression dans un petit volume que dans un grand. C’est la même chose avec les pneus. La pression produite qui se répartit perpendiculairement à la tangente de la courbure s’apparente à des colonnes invisibles, allant vers la toile.

Est-ce la recherche de la perfection qui vous pousse à continuer ?

Peut-être… C’est comme lorsque l’on fait l’amour !

Jean de Loisy pense le Palais de Tokyo comme un lieu où les langages sont constamment réinventés, et dont les visiteurs sont invités à faire l’expérience. Ainsi, afin de donner une forte identité aux différents territoires qui composeront le Palais de Tokyo, Jean de Loisy souhaite confier l’aménagement de ceux-ci à des artistes.

Je trouve que son projet est extrêmement intéressant. Le fait qu’il y ait différents lieux pensés par des artistes au sein d’un musée et que ceux-ci soient renouvelables.

Jean de Loisy était également le commissaire de Monumenta l’an passé, qui mettait en scène le Leviathan d’Anish Kapoor. Avez-vous vu l’exposition au Grand Palais ?

Oui bien sûr, j’ai visité l’exposition. Je connais les équipes qui ont fabriqué le gonflable car j’ai déjà travaillé avec eux. C’est la même chose.
Jean de Loisy a fait figurer dans le catalogue une photo de l’église gonflable que j’avais réalisée. La photo la montre empaquetée, une sorte de Christo par obligation. J’ai été très touché qu’il y fasse référence. Et d’autre part, Kapoor a maîtrisé l’espace du Grand Palais – c’est le seul à mon sens. Kapoor était sculpteur à l’origine, ce n’est pas un architecte et il ne prétend pas avoir une connaissance des gonflables, mais c’était la seule possibilité pour lui. Le gonflable a été réalisé en 4 parties, assemblées ensuite dans la nef du Grand Palais avec des machines venant du Danemark. L’ensemble a ensuite été redécoupé en quatre parties. C’était important que le grand public puisse enfin être informé sur les gonflables car peu de gens connaissent les gonflables.
Kapoor a apporté quelque chose d’essentiel car il a permis au public de rencontrer les gonflables.  Le public a pu se rendre compte de la qualité d’un gonflable, de sa translucidité et de son fonctionnement, avec les moteurs qu’on entend.

Lorsque l’on se trouve à l’intérieur d’un gonflable, on ressent souvent une réaction physique. Peut-on l’anticiper à votre avis ?

Il y a toujours cette surprise, c’est certain. Chez moi par exemple, vous voyez le gonflable de l’extérieur en entier, son épaisseur est d’un millimètre et lorsque vous pénétrez à l’intérieur, vous êtes surpris car vous n’auriez jamais imaginé l’intérieur. Dans le cas d’une sphère, c’est possible d’imaginer l’intérieur. Car le gonflable n’est pas de l’architecture à proprement parler, il n’a qu’un seul rayon donc il ne peut être qu’ajouté à une architecture. Un exemple : la Géode a été ajoutée à la Villette, mais elle n’est pas en elle-même une architecture. Lorsque vous rentrez dans une sphère, qu’elle soit petite ou grande, vous avez la même sensation.

Buckminster FULLER before his geode dome at Montreal World Fair.Buckminster Fuller devant sa Biosphère à Montréal

Les recherches de Buckminster Fuller vous ont-elles influencées ?

J’ai rencontré Buckminster Fuller, j’apprécie beaucoup son travail, même si ça n’a rien à voir avec mes recherches. Il utilise une structure tridimensionnelle. Je ne sais pas si vous connaissez le travail d’un architecte nommé Novak, qui réalise des bâtiments en béton projeté qui s’achèvent par une courbe. Si l’on se trouve à l’intérieur d’un de ces bâtiments –ou même à l’intérieur du Leviathan de Kapoor- nos oreilles perçoivent les sons de manière plus vive, alors que nos yeux sont plus calmes parce qu’il n’y a pas de rupture.
Pour revenir à Buckminster Fuller, la particularité de la construction chez lui est très intéressante, mais c’est la pesanteur. Il voulait couvrir New York par une structure tridimensionnelle. Il faut rappeler que les matériaux ont un inconvénient : ils se cassent. Ceci est du à leur propre poids. Si vous tendez un fil en acier, il se cassera tout seul à partir d’une certaine longueur. C’est pour cette raison que les barges qui remorquent des bateaux sur la Seine n’ont jamais leur câble tendu. La structure que Fuller voulait construire à Manhattan aurait eu 300 mètres d’épaisseur. Ce n’était pas une bulle, à l’inverse de ce qu’on pourrait croire, mais une structure tridimensionnelle de forme géodésique. Le tout aurait été en métal, avec des rues à l’intérieur de la structure. En cela, le projet de Fuller s’apparentait à une vision d’un futur urbanisme. Je partage cette conception avec lui, et c’est l’une de mes préoccupations également. Je compte d’ailleurs –si j’ai le temps- écrire quelque chose sur l’urbanisme futur.

 

Hans-Walter Müller est né à Worms en 1935. Il vit et travaille dans une maison gonflable à la Ferté Allais.

Cet entretien a été réalisé au Palais de Tokyo en décembre 2011.

 


Marc Held

Posted: December 7th, 2013 | Author: | Filed under: interviews | Tags: , , , , , | No Comments »
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L’Echoppe, Paris

 

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L’Echoppe, Paris

Aujourd’hui vous vivez en Grèce, sur une île. A quoi ressemble une journée type ?

Je vis sur une île peu touristique, ma maison est isolée, au-dessus de l’eau. Je me lève de bonne heure et je me mets à ma table à dessin dès le matin surtout lorsque j’ai un projet en cours. En général, je travaille sur un seul projet à la fois. Comme je fais de l’architecture purement artisanale, faire appel aux ressources locales me tient très à coeur. Je me rends souvent sur les chantiers, cela me permet d’échanger avec les artisans, voir l’avancée du projet. Je déjeune à l’heure grecque, c’est à dire vers 14 heures, puis je fais une sieste. En général, j’ai beaucoup d’énergie au réveil et je repars sur mes chantiers. Le soir, je me détends en écoutant de la musique, en lisant ou parfois en regardant les programmes français à la télévision.

A quel moment vous êtes-vous installé en Grèce ?

En 1989, c’était presque sur un coup de tête.

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Villa Myrto, Grèce

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Villa Myrto, Grèce

C’est une maison que vous avez vous-même conçu ?

Dans un premier temps ma femme et moi avions acheté la ruine d’une petite maison paysanne qui dominait la mer. Je l’avais restaurée à l’ancienne avec des matériaux traditionnels et le savoir-faire local. On y a vécu sept ans, sans téléphone, loin de tout. Ensuite, j’ai construit une maison de mes propres mains.

Dans la galerie où nous nous trouvons sont exposées un grand nombre de photos en noir et blanc que vous avez prises dans les années 1950-60. Cet aspect de votre production est moins connu du grand public, on y trouve principalement des scènes de vie quotidienne, avec beaucoup de portraits.

Cette production de photos suit le courant de cette époque-là, un courant humaniste. Il y avait ces grandes illusions quant à notamment, la capacité de la politique à changer le monde, le fait d’être plus humain, plus fraternel etc. Nous sortions de cette guerre, que j’ai vécu enfant, et nous étions en faveur de ces valeurs. Nous pensions que nous allions changer le monde grâce à la politique. Et puis cette période précédait un développement économique sans précédent, qu’on a nommé Les Trente Glorieuses.
J’avais de l’empathie pour les gens qui m’entouraient, nous étions pauvres mais plein d’espoir. J’ai également pris en photo la vie politique de l’époque : 1958, la menace de la prise de pouvoir par les parachutistes, les manifestations…

Ces photos n’ont été montrées que récemment…

Je n’avais pas l’ambition de devenir photographe, mais je m’intéressais à la composition – un point commun avec mon travail d’architecte ou de designer. Ces photos sont restées classées, et elles sont ressorties il y a quelques années de mes archives.

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Fauteuil Culbuto (1965-1967)

Pensez-vous qu’il y a des expériences de votre enfance qui auraient pu vous prédisposer à devenir un designer ?

Non, en tout cas, pas dans mon enfance. Pour échapper aux Nazis et aux collaborateurs, ma mère et moi nous étions cachés dans une ferme du Limousin pendant la guerre. Cette famille d’accueil est d’ailleurs devenue notre famille par la suite. J’y ai découvert l’amour de la ruralité, un intérêt pour le paysage si vous préférez. Mon père est rentré dans le maquis et il m’a fait rentrer avec lui comme agent de liaison à onze ans, sans doute parce que j’étais intenable. De temps en temps, on me faisait monter sur le camion et tirer dans les champs à la mitraillette. Pour résumer, j’ai eu une enfance qui a fait de moi un insoumis et accepter la discipline scolaire a été un gros problème pour moi.
Après le lycée, j’ai eu envie de faire du théâtre – j’adorais aller voir Gérard Philippe sur scène – mais j’étais assez timide et je me suis dégonflé.

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Fauteuil Culbuto (1965-1967)

Comment êtes-vous devenu designer ?

C’est par l’intermédiaire de mon beau-père, un bourgeois communiste, cultivé, engagé politiquement lui aussi. Lors d’un voyage collectif, j’ai découvert la chapelle de Ronchamp du Corbusier et la Rotonda de Palladio, deux oeuvres initiatiques pour moi. J’étais prof de gym à l’époque mais je ne n’avais plus de doute sur ce que je voulais faire. Le terme de design n’existait pas à ce moment là. J’ai commencé à faire des meubles, en hommage au Bauhaus notamment. Entre temps, j’avais intégré une société de vente par correspondance, j’y avais un très bon poste. J’ai acheté un grand appartement que je décore avec mes meubles. Je fais venir un photographe professionnel pour documenter le tout. Les clichés sont publiés dans la revue Maison Française et tout s’emballe. On me contacte pour des petits chantiers d’architecture intérieure. J’apprends sur le tas mais je ne me sens pas prêt pour faire de l’architecture.

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Etagères en contreplaqué moulé (1966)

Comment est né L’Echoppe ?

C’est mon ami le peintre Robert Wogensky qui m’a conseillé d’ouvrir un showroom pour montrer des créations internationales et les miennes. J’ai vendu mon appartement pour m’installer avec ma femme Marianne dans un immeuble HLM et je prends un magasin situé rue de Seine. C’est le milieu des années 60, je fais venir des meubles de Scandinavie, d’Allemagne, d’Italie etc. J’avais du mal à rentrer dans mes frais, pour être tout à fait honnête. Et puis, le bouche à oreille fonctionne et le succès arrive. Les gens faisaient la queue, déposaient leurs listes de mariage…

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L’Echoppe, Paris

Cette expérience a-t-elle facilité le passage à l’architecture ?

Oui d’une certaine manière puisque j’ai été approché par le promoteur d’Avoriaz, un jeune type ambitieux après la publication d’un article dans le Nouvel Observateur où j’étais considéré comme “un pionnier du beau”. Il m’a proposé de rejoindre l’équipe des architectes de la station de ski. J’y ai travaillé pendant trois ans, dessinant des meubles, participant à l’architecture. J’ai pris conscience de mes lacunes, ce qui était une bonne chose. Et j’ai eu envie de me lancer en architecture, tout en continuant à concevoir des meubles.

Quels sont les liens entre design et architecture d’après vous ?

Ces métiers sont extrêmement proches. La démarche est assez similaire, même si l’architecture est plus complexe de par ses volumes plus importants que ceux d’un objet. Pour les percevoir, l’observateur, selon l’endroit où il se trouve, et l’orientation à partir de laquelle il regarde l’objet, a une perception différente. Pour le cerveau, c’est infiniment plus complexe à mémoriser. S’ajoute à cela le fait que le cerveau fait ensuite une synthèse entre ce qu’il a perçu de l’extérieur et les volumes intérieurs. Il y a également la relation du bâtiment avec l’extérieur, le graphisme (les lignes du bâtiment) et enfin le toucher (les matériaux).
Etre architecte, c’est un peu être comme un samouraï : il faut toujours essayer de faire mieux.

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Bureau en fibre de verre (1965-1968)

Parlez-moi du projet pour IBM.

Je venais de terminer la réalisation d’un centre commercial à Clermont-Ferrand et j’ai reçu ce coup de fil de leur part. Ils veulent me rencontrer et je dois leur présenter un dossier.
A cette époque, IBM dans le monde entier avait une politique immobilière qui consistait à être propriétaire de ses lieux.
On me fait venir à Montpellier pour me montrer un site industriel avec des usines. Leur idée était d’y implanter un centre social pour les employés, avec un restaurant d’entreprise etc. Ce projet était très passionnant et j’ai bien sûr accepté. La philosophie de cette compagnie, c’est l’austérité, la réserve; des caractéristiques que j’apprécie aussi. J’ai proposé un projet très high-tech, qui utilisait des ressources et des matériaux locaux, pour le même budget et dans le même délai. Tout autour, j’ai réintroduit la végétation locale, en faisant planter des pins, des oliviers. J’ai passé presque un an sur place.
Je l’ai su par la suite, mais chaque projet était noté et si tout se passait bien, les projets devenaient de plus en plus ambitieux. Ce qui a été mon cas puisque j’ai eu la chance d’être l’architecte d’IBM en France.
Je suis retourné récemment sur le site et la végétation a poussé, le béton a blanchi mais il a bien vieilli. Le bâtiment est parfaitement bien intégré au paysage.

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“La Lande”, pour la compagnie IBM, Montpellier (1984-1985)

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“Le B5”, pour la compagnie IBM, Montpellier (1984-1985)

Je crois que l’architecture s’inscrit dans la durée. C’est aussi le temps qui détermine si un projet est réussi ou pas.

Oui tout à fait. Et lorsque je travaille sur un projet d’architecture, j’ai ça en tête.
“Comment sera mon bâtiment dans dix, trente ans, cent ans ?”

Toutes les images : Courtesy de Marc Held

http://marcheldarchitect.com/

Merci à Emma Lindgren et à l’équipe du Brio sans qui cette rencontre n’aurait pas pu se produire.
http://lebrio.webnode.fr/

b_wLit en plastique (1966)